David Layani cité dans Le Point

Reynié : “L’État et la société civile ne se comprennent plus”

Directeur de la Fondation pour l’innovation politique, Dominique Reynié organise le 16 novembre, à Paris, un événement inédit baptisé “Le progrès, c’est nous !”.

Propos recueillis par SÉBASTIEN LE FOL

Le Point : La Fondapol revendique le progrès. Pourquoi ? Cela ne va pas de soi ?

Dominique Reynié : Non, l’idée de progrès ne va pas de soi, et c’est pourquoi nous lui consacrons le grand événement de la Mutualité. Au-delà des résultats du progrès, aujourd’hui c’est l’idée même qui est plus souvent attaquée, voire rejetée ; les bienfaits du progrès peuvent être contestés. D’autres voient en lui un “changement” subi. Ils le vivent comme une normalisation douloureuse, voire autoritaire, ils éprouvent un arrachement ou une perte. Il est vrai que le progrès ne désigne qu’un processus de déploiement ; cela ne dit rien de sa qualité intrinsèque : un mal peut progresser, un bien peut progresser.

Si la France veut retrouver le chemin du progrès, ne devrait-elle pas commencer par supprimer le principe de précaution ?

Certainement ! En 2004, nous avons inscrit dans la Constitution l’idée que l’innovation est a priori soupçonnable ; nous nous sommes engagés sur la voie d’une constitutionnalisation du refus du risque. Cela revient sinon à interdire du moins à brider les qualités et les dispositions qui permettent à une nation de prospérer. La menace que fait peser le principe de précaution sur toute personne amenée à prendre une décision, de l’entrepreneur au directeur d’école, favorise l’attentisme, l’indécision, l’inaction. Le principe de précaution encourage une culture de l’abstention. C’est la mouche tsé-tsé piquant toute une nation. Quel retournement si l’on songe que, depuis la Renaissance et au moins jusqu’à la fin du XIXe siècle, l’esprit français a porté avec tant d’éclat et de puissance les idées d’humanité, de raison et de liberté !

Dans quelle mesure le système étatique français hypercentralisé est-il un frein au progrès ?

En effet, l’étatisme est l’idéologie française par excellence. Là est bien notre véritable pensée unique ! Nul n’aura l’idée de contester la nécessité absolue d’un État, mais l’étatisme, c’est autre chose ! C’est une conception particulière de la puissance publique et de son rôle, fondée sur une défiance envers la société civile. Pour la pensée étatiste, rien de bien, rien d’important ne se fait sans l’État. Vous fâcherez un étatiste en soutenant que, au cours de la dernière décennie, Microsoft, Apple ou Google ont plus changé la France que toutes les politiques publiques supposées réformistes. L’étatiste comprend très difficilement que l’intérêt général puisse émaner de l’activité d’entrepreneurs, d’associations, d’individus, etc., toujours soupçonnés d’agir pour de vils motifs particuliers et privés… Si, dans l’Histoire, l’étatisme a pu donner le jour à la figure d’une puissance publique souveraine et majestueuse, aujourd’hui, la seule puissance dont l’État est capable a pour principal visage l’excès fiscal et la profusion réglementaire ! Or, c’est cet État hypercentralisé, parisien, tatillon et dirigiste qui bride voire empêche aujourd’hui le déploiement de l’immense force créatrice portée par la société civile. On lit souvent que les Français ne font pas confiance à leurs responsables politiques, mais on sait moins que, de même, ils estiment que les responsables politiques ne leur font pas confiance. La défiance de l’État et des responsables publics envers la société civile est devenue un obstacle pour notre pays. Bien des problèmes que nous cherchons vainement à résoudre disparaîtront lorsque l’État décidera de faire confiance aux Français, de les laisser faire.

Quelle est la part de responsabilité des élites ?

Lorsque l’on parle des “élites”, généralement pour les dénoncer, les contours du monde désigné ne sont pas très clairs. Ces “élites” problématiques ne sont pas toutes les élites mais une partie seulement. Ce sont en fait les élites sociales du monde de la haute administration, de la grande entreprise, de la politique, de la culture et des médias nationaux. Sociologiquement, leur ancrage parisien les place à une grande distance culturelle et sociale du reste de la société. Elles sont largement liées au sommet de l’État, dont elles partagent souvent la culture centralisatrice et l’esprit dirigiste. Ce n’est pas nécessairement une spécificité française ; en revanche, plus singulier est le rôle quasi exclusif joué par l’excellence scolaire dans la définition des élites. Il y a pourtant d’autres formes de réussites aussi remarquables que l’école. C’est peu dire qu’elles ne sont pas reconnues. Voyez, par exemple, le parcours d’un David Layani [créateur de la société de conseil OnePoint], qui n’a pas eu besoin de concours ou de palmes académiques pour devenir un entrepreneur d’exception. Au coeur de l’école, l’enseignement a laissé s’installer une idéologie dominante de type étatiste, où le moins qu’on puisse dire est que le jugement porté sur l’entreprise et les entrepreneurs ne risque pas d’attiser la curiosité de nos enfants qui voudraient devenir entrepreneurs. Par bonheur, tous les enfants n’écoutent pas toujours leurs maîtres ! Bien des enseignants parleraient autrement de l’entreprise s’ils connaissaient Frédéric Lippi, “entrepreneur libertaire”, Ranzika Faïd, créatrice de Mobil’ Douche, pour offrir, selon ses termes, la “dignité” aux SDF, ou encore l’agricultrice aveyronnaise Sarah Singla, et tant d’autres… Non seulement la réussite scolaire joue chez nous un rôle exorbitant, mais l’excellence scolaire est elle-même dominée par la culture de l’État, au point que nos trois plus prestigieuses “grandes écoles” sont toutes des écoles d’État formant aux métiers de l’État : l’École normale supérieure, l’École polytechnique et l’École nationale d’administration. La vigueur du conflit fiscal que nous vivons aujourd’hui tient aussi au fait qu’il oppose deux mondes sociaux qui ne s’estiment pas et ne se comprennent plus, l’État et la société civile.

Le populisme est-il un refus du progressisme ?

Le populisme est une protestation liée, en effet, à une phase de profond changement économique et social. Ces périodes de bouleversement historique font des gagnants et des perdants. Les gagnants qualifient ce changement de progrès quand les perdants y voient au contraire un déclin. Ceux qui perdent ont peu de chances de se rétablir un jour, d’où cette rage dont les entrepreneurs en populisme font leur miel, très cyniquement.

“Le progrès, c’est nous !”. Le samedi 16 novembre jusqu’à minuit, 170 intervenants se succéderont sur scène : penseurs, artistes, entrepreneurs… Programme et inscription impérative sur le site : www.fondapol.org. Entrée gratuite.

David Layani cité dans Le Point was last modified: juin 12th, 2014 by DavidLayani