Lieu de travail ou lien de travail ?

Les Echos

L’irrésistible évolution du lieu de travail s’inscrit dans une reconfiguration du lien de travail. Ce lien est à la fois professionnel et personnel, il déborde des limites de l’entreprise. Il est au cœur des préoccupations du manager et il lui échappe toujours un peu.

Le concept de lieu de travail connaît aujourd’hui une rupture majeure, celle de la déspacialisation du travail. 4 millions de Français travaillent au moins une fois par semaine en dehors des murs de l’entreprise, dans un bureau virtuel.

Miniaturisation de l’informatique et mobilité, télétravail ou “tiers lieu de travail”, infrastructures numériques, la dernière décennie offre des opportunités inédites aux individus. Cette tendance inverse progressivement le vaste mouvement de concentration des travailleurs à l’ère industrielle : concentration de l’habitation et du travail sur de grands sites centralisés.

Aujourd’hui, les travailleurs des services et de la connaissance sont les précurseurs d’un mouvement aléatoire de dispersion, en fonction de leurs critères de choix familiaux ou environnementaux. Désormais, chaque individu est libre de travailler partout, sans que son efficacité, son accès aux données ou sa capacité à interagir ne soient limités par la distance. Le travail désormais est lié à l’individu, et non plus seulement à un espace de travail déterminé.

Avec cet effacement de l’espace de travail unique, le flou s’installe entre la sphère privée et la sphère professionnelle, et avec lui une demande croissante de flexibilité des horaires et d’équilibre des satisfactions. Simultanément, l’explosion de l’usage individuel des technologies de l’information s’impose dans un environnement économique imprévisible, plus compétitif. Les salariés doivent décider plus vite, actualiser leurs connaissances en permanence, agir de manière autonome, itérative et décentralisée.

En parallèle de la déspacialisation, des types d’espaces inédits répondent aux nouvelles attentes des salariés. La dialectique du XXe siècle entre bureaux fermés et open space est en train de s’épuiser. Lorsqu’on interroge les Français, 22 % d’entre eux aimeraient plus d’espaces pour se réunir de manière improvisée et pour 19 %, plus d’espaces de détente (étude Citrix). Les individus accordent moins d’importance à l’opposition entre l’espace fermé individuel et l’espace ouvert collectif, qu’à une nouvelle aspiration à la fluidité, à la diversité et au ludique.

L’efficacité découle d’un mélange de travail collaboratif informel et d’isolement productif. Les nouveaux espaces doivent pouvoir concilier ces deux exigences contraires, de manière alternative, spontanée et désorganisée.

La fluidité et la démultiplication des lieux de travail représentent un défi technologique, sécuritaire, mais surtout managérial. Le lieu de travail issu de la révolution industrielle avait notamment vocation à faciliter le contrôle des travailleurs. Avec la reconfiguration du lieu de travail, c’est la question du contrôle qui perturbe le management. Or, en un sens, les technologies de l’information renforcent les capacités de contrôle : traçabilité, cybersécurité, demande de disponibilité et d’immédiateté.

Pourtant, la présence et la visibilité ne sont plus l’alpha et l’oméga de la contribution. Une grande partie des tâches des salariés de la connaissance est imprévisible et par nature incontrôlable. Les jeunes générations, avec l’aide des nouvelles technologies, recréent de nouveaux équilibres dans la dialectique entre autonomie et contrôle. Le temps se fractionne autant que l’espace. L’heure travaillée devient un espace-temps de concentration alternée avec des connexions multiples.

Le second enjeu du lieu de travail de demain, c’est la nouvelle sociabilité. L’erreur serait de croire que, dans un espace de travail multiple, atomisé et mobile, les générations X et Y renoncent à tout esprit d’appartenance collective. Pour Abraham Maslow, l’enracinement et la sécurité se situent à la base de la pyramide des besoins psychologiques de l’être humain. Le lieu de travail est un lieu d’identité individuelle et collective qui ne s’oppose pas au nomadisme des travailleurs.

Contrairement aux idées reçues, les générations connectées manifestent le même besoin de collectif, de marqueurs d’identité et d’engagement. Mais désormais, les salariés cherchent les échanges avec leurs pairs plutôt que la validation des chefs. Cet écrasement de la hiérarchie et l’abaissement du centre de gravité de l’entreprise se matérialisent dans l’espace de travail auquel ils aspirent.

Dans des lieux qui déconstruisent les espaces hérités du siècle dernier, l’impulsion et la co-construction de cette nouvelle sociabilité constituent un nouveau défi du manager et du leader. La nouvelle entreprise apprenante brouille les repères passés : désormais, les collaborateurs apprennent dans l’entreprise, mais aussi à l’extérieur, en lien avec des communautés a priori étrangères au groupe.

Parce que la fluidité de l’information façonne la mobilité des travailleurs, la qualité du lien qui les unit entre eux et à l’entreprise devient fondamentale. Elle exige que le lieu de travail en lui-même soit dédié à ce lien, qu’il évolue en permanence, déterminé par des espaces qui se forment et se déforment pour les besoins de collaborations improvisées et multiples.

Les nouvelles générations ont intégré cette modularité dans leurs attentes de qualité de vie au travail. Pour garantir le lien qui unit les collaborateurs, le lieu de travail se met pleinement au service de l’immatériel : la convivialité, l’esthétique et surtout la circulation de l’information comme la fertilisation mutuelle des intelligences.

Ce lien, condition de la création collective, participe lui-même de l’acte de travail. Or, selon Nadia Heddad (architecte et ergonome), “les espaces de travail revêtent une dimension sociale et une dimension symbolique”. L’espace de travail traduit et matérialise l’image que l’entreprise se donne d’elle-même.
Dans un futur proche, salariés et managers co-détermineront les nouveaux espaces et ce qu’ils sous-entendent du nouveau lien de travail. Ces nouveaux espaces devraient traduire l’agilité et l’adaptabilité croissante des modes de travail et de décision, dans une relation triptyque et intégrée entre les hommes, l’espace et les nouvelles technologies.

Pour Françoise Bronner, chercheuse sur le rôle de l’espace dans l’innovation, 3 types d’espaces pourraient se développer dans les entreprises : “les espaces physuels (physiques et visuels notamment avec les technologies de la 3D), les espaces de codesign et les espaces de contemplation”. La place de l’art et du design s’impose progressivement comme le signe d’une nouvelle acceptation de l’imprévu et de l’émotion dans le travail et la créativité.

Finalement, l’irrésistible évolution du lieu de travail s’inscrit dans une reconfiguration du lien de travail. Ce lien est à la fois professionnel et personnel, il déborde des limites de l’entreprise. Il est au cœur des préoccupations du manager et il lui échappe toujours un peu.

La nature de ce lien, bouleversé par la mobilité, ne peut manquer de se répercuter sur la notion même de contrat de travail. Le contrat de travail qui impose un lien de subordination pourrait s’hybrider en un pacte, où le lien défini reflète davantage les nouvelles caractéristiques humaines et technologiques de l’économie du savoir.

http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-151668-lieu-de-travail-ou-lien-de-travail-1199526.php#xtor=CS1-2

L’intelligence artificielle ou le péril Terminator

Elon Musk, brillant entrepreneur, cofondateur, entre autres, de Paypal, SpaceX, Tesla Motors et SolarCity et responsable d’avancées technologiques parmi les plus spectaculaires de la planète, a peur… de quoi ? Des progrès de l’Intelligence Artificielle.

Dans un entretien diffusé sur CNBC cet été, Musk confie avoir investi dans une entreprise spécialisée dans le développement d’algorithmes d’intelligence artificielle – Vicarious [1] – pour une seule et unique raison :
« garder un œil » sur des développements technologiques qu’il qualifie, dans un tweet, de « potentiellement plus dangereux que l’arme nucléaire »…

Le terme « intelligence artificielle » ou « I.A. » renvoie à un ensemble de sciences dont l’objet est « d’élaborer des programmes informatiques capables d’effectuer des tâches accomplies par des humains », c’est-à-dire qui nécessitent à la fois « un apprentissage, une organisation de la mémoire et un raisonnement »[2] . De la représentation symbolique des connaissances (un des secteurs de recherche en I.A. les plus importants) à la reconnaissance des visages (un des problèmes les plus difficiles de l’I.A.), en passant par la simulation du raisonnement humain, le traitement du langage naturel, la reconnaissance de la parole et de l’écriture, la construction de modèles rudimentaires du cerveau humain, ou encore, l’étude des systèmes complexes adaptatifs, les développements de l’I.A. s’étendent sur un nombre toujours plus vaste de domaines. Et c’est bien ce qui inquiète Musk, parmi d’autres : ces développements augurent de la création d’une intelligence artificielle potentiellement radicalement plus performante – c’est-à-dire, plus intelligente – que le cerveau humain.

Dans un ouvrage paru cet été [3] et largement commenté, le philosophe suisse Nick Bostrom postule qu’une nouvelle « superintelligence » pourrait bien, d’ici quelques dizaines d’années, remplacer les humains et devenir la forme de vie dominante sur Terre. Cette superintelligence résistera spontanément à toute tentative extérieure de contrôle ou déviation de ses objectifs. Le philosophe rappelle que nous n’avons aucune raison de postuler que cette nouvelle forme d’intelligence développera une forme d’éthique : « nous ne pouvons partir naïvement du principe qu’une superintelligence partagera nécessairement les valeurs typiquement associées avec la sagesse et le développement intellectuel chez les humains – la curiosité scientifique, l’attention bienveillante pour les autres, l’éveil spirituel et la contemplation, la renonciation au désir d’enrichissement matériel, un goût pour la culture raffinée ou pour les simples plaisirs de la vie, l’humilité et l’altruisme, etc.».

Bien sûr, les meilleures intentions pourraient être conférées aux intelligences artificielles, mais lorsque leurs capacités dépassent celles de l’intelligence humaine, la poursuite résolue et quasi-implacable de leurs objectifs pourrait avoir des conséquences inquiétantes. La formule du théoricien Eliezer Yudkowsky du Machine Intelligence Research institute est assez éloquente : « l’I.A. ne vous aime pas, elle ne vous hait pas, mais vous êtes faits d’atomes qu’elle peut utiliser à quelque chose d’autre »…

[1] http://vicarious.com/about.html
[2] http://www.intelligenceartificielle.fr/
[3] Superintelligence : Paths, Dangers, Strategies, Nick Bostrom, Oxford University Press, Juillet 2014.

Progrès : les 12 prochaines révolutions…

L’accélération du progrès, des technologies et de l’information est vertigineuse. Et c’est bien notre capacité à discerner les avancées technologiques dont la portée sera révolutionnaire qui est en jeu : « le futur appartient à ceux qui voient les possibilités avant qu’elles ne deviennent évidentes » (Théodore Levitt). Parmi les progrès techniques actuels, quels sont ceux dont l’impact sur le monde sera comparable à celui de l’invention de l’automobile ou de la puce électronique ?

Dans un rapport sur Les technologies révolutionnaires, le McKinsey Global Institute identifie les technologies qui pourraient « changer le monde » d’ici 2025. 4 critères ont été prédominants :

  • une très grande vitesse d’évolution (changement rapide en termes de prix/performance par rapport aux substituts ou alternatives),
  • un rayon d’action ou d’impact très élevé (sur les entreprises, les industries, les machines, les produits, les services),
  • un potentiel d’impact économique très large (en termes de profits, de croissance de PNB et de productivité),
  • un impact économico social potentiellement révolutionnaire (qui transforme la vie de millions de personnes, crée des opportunités de commerce, tire la croissance et modifie les avantages comparatifs des nations).

Mc Kinsey a choisi 12 technologies, parmi lesquelles les énergies renouvelables, le stockage de l’énergie, l’extraction de pétrole et de gaz, l’imprimante 3D, les véhicules autonomes et semi-autonomes, la prochaine génération de génomique ou encore les nouveaux matériaux intelligents.
5 technologies en particulier me semblent passionnantes parce que, révolution des usages ou prouesse prometteuse, elles irriguent déjà tout le tissu des nouvelles entreprises et de leurs nouveaux modèles économiques :

1. L’Internet mobile ou l’omniprésence de la connectivité sans fil et la prolifération explosive des « apps » offrant à leurs utilisateurs de nouvelles façons de connaître, de percevoir, et d’interagir avec le monde physique. Le développement d’applications dans tous les secteurs permet la livraison plus efficace de multiples services et l’augmentation significative de la productivité du travail.

2. L’automatisation des tâches nécessitant certaines formes d’analyse et de connaissance : intelligences artificielles, apprentissage des machines, interfaces intuitives (comme la reconnaissance vocale) permettent aux machines de réaliser de nombreuses tâches jusque-là réservées aux êtres humains. Ceci ouvre des possibilités inédites sur la façon dont le travail de connaissance est organisé et effectué.

3. L’internet des objets : ou comment intégrer des capteurs et servomoteurs dans les machines et autres objets physiques pour récolter une masse exponentielle de données sur le comportement des individus. Créer de nouveaux services, améliorer la performance, développement de l’e-santé et réduction des coûts de la prise en charge des maladies chroniques, le potentiel est infini.

4. Le Cloud : toute application ou service informatique peut aujourd’hui être livré à travers un réseau ou l’internet, sans nécessité de logiciels ou de puissance de traitement locale. Le Cloud permet la croissance explosive de services basés sur l’Internet, de la recherche au streaming en passant par le stockage de données personnelles.

5. Les systèmes intelligents et robotique avancée : de nouveaux robots apparaissent, dotés de plus de sens, de dextérité et d’intelligence. Plus compacts, adaptables, ils peuvent désormais être utilisés en toute sécurité aux côtés des travailleurs. A terme, ils pourront remplacer certaines tâches ingrates (maintenance, nettoyage) ou ardues (robots chirurgicaux), voire certains membres humains (prothèses robotiques ou « exosquelettes »).

Le principe de précaution, au risque de la croissance zéro ?

HP

 

 

Ma tribune dans le Hunffington Post :

Le principe de précaution s’est retourné contre tous

Si pour Socrate, “le bonheur, c’est l’absence de malheur”, l’économiste Daniel Cohen relève cette contradiction : si éviter le malheur devient le principe de précaution, cela est-il compatible avec la croissance et au final le bonheur ? L’atonie économique actuelle de notre pays, les blocages de notre société, peuvent se lire à la lumière de cette interrogation. Le caractère pesant de nos normes, l’absence de prime à l’innovation, le refus de la prise de risque, et son corollaire, le déni de la deuxième chance, ne sont pas intrinsèquement liés au principe de précaution. Mais ils témoignent tous de la même imprégnation morbide de notre société…

Lorsqu’il a été inscrit en 2005 dans la Constitution, le principe de précaution répondait à une forte demande sociale, qui faisait suite à des scandales sanitaires et environnementaux (vache folle, sang contaminé…). Mais il a été bien vite détourné de sa définition originelle. D’un principe d’action, qui doit permettre d’évaluer le risque pour une action plus éclairée, il est devenu un principe d’inaction fasciné par la chimère du risque zéro. Pourtant, Hans Jonas, dans son Principe de Responsabilité, réserve l’inaction à la présence avérée d’un “risque total”. En théorie toujours, le principe de précaution ne valait qu’en cas de “coût économique acceptable” pour l’entreprise (loi Barnier de 1995). Dans la réalité pourtant, le principe de précaution a sanctuarisé, au sein même de la Constitution, la crainte généralisée. Devenu une contrainte juridique universelle, il s’est retourné contre tous.

La France a produit son propre frein économique

Ne pas exploiter les gaz de schiste est une chose, ne pas accepter de faire des recherches, c’est là que commencent l’excès et l’irrationnel. Sans recherche, nous prenons du retard sur les autres pays, et nous nous laissons piéger par le dogmatisme. Nous montrons surtout que nous n’avons plus confiance ni dans les progrès scientifiques et technologiques, ni dans la responsabilité politique. Que nous préférons désormais la prudence à l’espoir de la croissance. Que nous sommes en train de perdre confiance dans le progrès à venir, car, comme le note Edgar Morin, “la connaissance progresse en intégrant en elle l’incertitude, non en l’exorcisant”.

L’application radicale du principe de précaution a renversé la charge de la preuve : les entreprises, les chercheurs, les industriels sont dans l’obligation, avant d’agir, de donner les preuves de l’innocuité de leurs activités. Les entreprises ne peuvent plus être dans le temps de l’innovation, celui où il faut accélérer et mettre les forces en action. Elles sont dans ce temps stérile où elles consacrent des ressources à anticiper et contourner les freins juridico-administratifs.

Pire encore pour l’avenir de notre pays, la constitutionnalisation du principe de précaution a diffusé, par capillarité, la peur du risque dans toute la société. Elle fait peser des menaces sur tout preneur de décision, en particulier dans les domaines de la santé et des technologies. La conséquence immédiate de cette diffusion de la crainte, c’est la suspension des grands programmes de recherche. Jean-Marc Petat, directeur de la communication Corporate et affaires publiques de BASF France, confiait ainsi à Novethic : “nous n’investissons pas dans de grands projets de recherche en France parce que nous n’avons aucune visibilité sur le comportement des autorités”.

La conséquence plus insidieuse, c’est l’omniprésence de ce climat de paralysie et d’aversion au risque. En mars 2012, un sondage Ipsos nous apprenait que 73 % des jeunes de 15 à 30 ans souhaitaient devenir fonctionnaires ! La fonction publique doit rester une vocation en soi, un service d’excellence. Ce sondage exprime une demande inédite de sécurité et de confort. Dès le plus jeune âge, le risque n’est plus acceptable socialement.

Dissocier le risque du danger

Avec les grandes figures des patrons et des traders voyous, les médias contribuent à diaboliser le risque au sein des entreprises. Ces dernières, aidées des lobbies, font tout pour qu’aucune décision de gestion ne puisse être considérée juridiquement comme un risque.

Or pour un entrepreneur, il n’y a rien de plus contre-intuitif que cette aversion au risque. Le risque est consubstantiel à l’entreprise et à la création de valeur. Le Professeur René Frydman commentait l’interdiction des recherches sur les cellules souches embryonnaires humaines : “dans toute innovation, il y a une part de risque. Si vous le supprimez, il n’y aura plus d’innovation”.

Naturellement, on ne peut que soutenir les différentes propositions pour inscrire, aux côtés du principe de précaution, un principe d’innovation dans la Constitution. Ce principe d’innovation devrait s’appliquer non seulement aux innovations technologiques, mais aussi au domaine de la recherche. Interdire la recherche, dans quelque domaine que ce soit, c’est le premier signe d’un pays qui capitule.

Parallèlement, il est urgent de dissocier la notion de risque de celle de danger. En France, la vie de l’entreprise, ces décisions et ses échecs sont considérés comme de grands dangers. Par exemple, l’entrepreneur est caution personnelle lorsqu’il créé son entreprise. En cas d’échec, non seulement il est en danger financièrement, mais il peut se voir condamner par le Tribunal de Commerce à une interdiction de créer toute nouvelle entreprise. L’entrepreneur prend des risques, mais il n’est pas un danger. Nous devons alléger la pénalisation qui menace l’entrepreneur.

Les lourdes peines qui sanctionnent l’échec de l’entrepreneur s’ajoutent aux risques juridiques du principe de précaution. Il nous faut recréer, en France, la possibilité pour un entrepreneur d’avoir une deuxième chance. Les générations Y et Z, centrées sur le résultat, nous aideront sans doute à mieux inverser notre appréhension collective du risque. Pour que, face au risque, nous ne ressentions pas qu’un instinct de protection, mais aussi l’énergie du défi et de l’envie. Pour que nous ayons encore la possibilité de croire en un élan collectif qui a rassemblé les Français depuis des siècles : le progrès.

David Layani cité dans Le Point

Reynié : “L’État et la société civile ne se comprennent plus”

Directeur de la Fondation pour l’innovation politique, Dominique Reynié organise le 16 novembre, à Paris, un événement inédit baptisé “Le progrès, c’est nous !”.

Propos recueillis par SÉBASTIEN LE FOL

Le Point : La Fondapol revendique le progrès. Pourquoi ? Cela ne va pas de soi ?

Dominique Reynié : Non, l’idée de progrès ne va pas de soi, et c’est pourquoi nous lui consacrons le grand événement de la Mutualité. Au-delà des résultats du progrès, aujourd’hui c’est l’idée même qui est plus souvent attaquée, voire rejetée ; les bienfaits du progrès peuvent être contestés. D’autres voient en lui un “changement” subi. Ils le vivent comme une normalisation douloureuse, voire autoritaire, ils éprouvent un arrachement ou une perte. Il est vrai que le progrès ne désigne qu’un processus de déploiement ; cela ne dit rien de sa qualité intrinsèque : un mal peut progresser, un bien peut progresser.

Si la France veut retrouver le chemin du progrès, ne devrait-elle pas commencer par supprimer le principe de précaution ?

Certainement ! En 2004, nous avons inscrit dans la Constitution l’idée que l’innovation est a priori soupçonnable ; nous nous sommes engagés sur la voie d’une constitutionnalisation du refus du risque. Cela revient sinon à interdire du moins à brider les qualités et les dispositions qui permettent à une nation de prospérer. La menace que fait peser le principe de précaution sur toute personne amenée à prendre une décision, de l’entrepreneur au directeur d’école, favorise l’attentisme, l’indécision, l’inaction. Le principe de précaution encourage une culture de l’abstention. C’est la mouche tsé-tsé piquant toute une nation. Quel retournement si l’on songe que, depuis la Renaissance et au moins jusqu’à la fin du XIXe siècle, l’esprit français a porté avec tant d’éclat et de puissance les idées d’humanité, de raison et de liberté !

Dans quelle mesure le système étatique français hypercentralisé est-il un frein au progrès ?

En effet, l’étatisme est l’idéologie française par excellence. Là est bien notre véritable pensée unique ! Nul n’aura l’idée de contester la nécessité absolue d’un État, mais l’étatisme, c’est autre chose ! C’est une conception particulière de la puissance publique et de son rôle, fondée sur une défiance envers la société civile. Pour la pensée étatiste, rien de bien, rien d’important ne se fait sans l’État. Vous fâcherez un étatiste en soutenant que, au cours de la dernière décennie, Microsoft, Apple ou Google ont plus changé la France que toutes les politiques publiques supposées réformistes. L’étatiste comprend très difficilement que l’intérêt général puisse émaner de l’activité d’entrepreneurs, d’associations, d’individus, etc., toujours soupçonnés d’agir pour de vils motifs particuliers et privés… Si, dans l’Histoire, l’étatisme a pu donner le jour à la figure d’une puissance publique souveraine et majestueuse, aujourd’hui, la seule puissance dont l’État est capable a pour principal visage l’excès fiscal et la profusion réglementaire ! Or, c’est cet État hypercentralisé, parisien, tatillon et dirigiste qui bride voire empêche aujourd’hui le déploiement de l’immense force créatrice portée par la société civile. On lit souvent que les Français ne font pas confiance à leurs responsables politiques, mais on sait moins que, de même, ils estiment que les responsables politiques ne leur font pas confiance. La défiance de l’État et des responsables publics envers la société civile est devenue un obstacle pour notre pays. Bien des problèmes que nous cherchons vainement à résoudre disparaîtront lorsque l’État décidera de faire confiance aux Français, de les laisser faire.

Quelle est la part de responsabilité des élites ?

Lorsque l’on parle des “élites”, généralement pour les dénoncer, les contours du monde désigné ne sont pas très clairs. Ces “élites” problématiques ne sont pas toutes les élites mais une partie seulement. Ce sont en fait les élites sociales du monde de la haute administration, de la grande entreprise, de la politique, de la culture et des médias nationaux. Sociologiquement, leur ancrage parisien les place à une grande distance culturelle et sociale du reste de la société. Elles sont largement liées au sommet de l’État, dont elles partagent souvent la culture centralisatrice et l’esprit dirigiste. Ce n’est pas nécessairement une spécificité française ; en revanche, plus singulier est le rôle quasi exclusif joué par l’excellence scolaire dans la définition des élites. Il y a pourtant d’autres formes de réussites aussi remarquables que l’école. C’est peu dire qu’elles ne sont pas reconnues. Voyez, par exemple, le parcours d’un David Layani [créateur de la société de conseil OnePoint], qui n’a pas eu besoin de concours ou de palmes académiques pour devenir un entrepreneur d’exception. Au coeur de l’école, l’enseignement a laissé s’installer une idéologie dominante de type étatiste, où le moins qu’on puisse dire est que le jugement porté sur l’entreprise et les entrepreneurs ne risque pas d’attiser la curiosité de nos enfants qui voudraient devenir entrepreneurs. Par bonheur, tous les enfants n’écoutent pas toujours leurs maîtres ! Bien des enseignants parleraient autrement de l’entreprise s’ils connaissaient Frédéric Lippi, “entrepreneur libertaire”, Ranzika Faïd, créatrice de Mobil’ Douche, pour offrir, selon ses termes, la “dignité” aux SDF, ou encore l’agricultrice aveyronnaise Sarah Singla, et tant d’autres… Non seulement la réussite scolaire joue chez nous un rôle exorbitant, mais l’excellence scolaire est elle-même dominée par la culture de l’État, au point que nos trois plus prestigieuses “grandes écoles” sont toutes des écoles d’État formant aux métiers de l’État : l’École normale supérieure, l’École polytechnique et l’École nationale d’administration. La vigueur du conflit fiscal que nous vivons aujourd’hui tient aussi au fait qu’il oppose deux mondes sociaux qui ne s’estiment pas et ne se comprennent plus, l’État et la société civile.

Le populisme est-il un refus du progressisme ?

Le populisme est une protestation liée, en effet, à une phase de profond changement économique et social. Ces périodes de bouleversement historique font des gagnants et des perdants. Les gagnants qualifient ce changement de progrès quand les perdants y voient au contraire un déclin. Ceux qui perdent ont peu de chances de se rétablir un jour, d’où cette rage dont les entrepreneurs en populisme font leur miel, très cyniquement.

“Le progrès, c’est nous !”. Le samedi 16 novembre jusqu’à minuit, 170 intervenants se succéderont sur scène : penseurs, artistes, entrepreneurs… Programme et inscription impérative sur le site : www.fondapol.org. Entrée gratuite.